Nous sommes partis de Saint-Auban à midi. Michel largue un peu plus tard que d'habitude, après 5 minutes de vol. Nous prenons de l'altitude de façon moins spectaculaire que la veille. Nous avions atteint 2800m en moins de 12 minutes, remorquage compris. Cette fois-ci, nous devons spiraler 10 minutes pour trouver une hauteur plus modeste nous permettant de traverser la vallée, quittant la Montagne de Lure pour la Bigue, la crête de Liman. Nous remontons la vallée de la Bléone, puis passons près du sommet du Blayeul (2189m), en direction de la montagne de la Blanche. Nous la traversons au sud-ouest du Dormillouse (2505m).
A 13.00 nous sommes au NE de Barcelonnette, au Grand Bérard (3048m). Nous virons au nord, passons le Col de Vars et longeons la frontière italienne. Le Mont Viso est bien visible sur notre droite, se découpant noir sur le ciel.
Nous fonçons toujours au nord et à 14.00 nous survolons Briançon et laissons Bardonecchia à droite. Si vous suivez sur la carte, c'est le moment de passer de l'IGN115 (Provence Côte d'Azur) à l'IGN112 (Savoie Dauphiné). Comme Michel m'a laissé la place arrière, soi-disant pour équilibrer mieux les masses (serait-ce une allusion?) j'ai la place pour manipuler la carte, le GPS et l'ordinateur de bord, prendre des photos, et parfois piloter aussi. Assez souvent d'ailleurs, et ce que j'ai appris là me servira, entre autre au concours de Maubray.

Le lendemain, nous n'irons pas plus loin. Nous avions espéré répéter notre " exploit ", mais les conditions furent toutes différentes.
Un rien plus tard, nous passons entre la Roche Béraude (3322m) et le Mont Thabor (3178m). Et ce, par le Col de la Vallée Étroite qui s'ouvre à 2434m. Valfréjus est sur notre gauche et nous arrivons dans la vallée de la Maurienne.
Nous volons le long de la limite sud du parc de la Vanoise, réserve naturelle qu'il n'est pas permis de survoler à moins de 1.000m sol. La vallée se termine au Col de l'Iseran. Une fois passé celui-ci, nous découvrons enfin le Mont Blanc, bien qu'encore à 50 km. Son sommet dépasse des nuages. Là, nous y croyons, nous allons l'atteindre, quitte à choisir un champ vachable dans la vallée de Chamonix, ou redescendre vers Grenoble comme Michel le fera quelques jours plus tard avec Paul Namur.
Les sommets sont de plus en plus hauts, de plus en plus enneigés et souvent dans les nuages. Nous laissons Val d'Isère à gauche. Après avoir passé l'Aiguille des Glaciers (où nous devons nous battre pour atteindre le sommet des crêtes) et le col du Petit Saint-Bernard, nous sommes dans le massif du Mont Blanc. Nous contournons le Dôme de Miage. Nous ne parlons pas beaucoup. Le paysage coupe le souffle. C'est beau, superbe. Les glaciers et les aiguilles se suivent : Bionnassay, Tête Rousse, Bossons.

Nous sommes au pied de la Mer de Glace, vers 2700m, quand nous arrivons à Chamonix Gare. Il est 15.04 quand Michel fait LA photo.


Le retour se fera par le même chemin. En revenant dans la Maurienne, nous aurons des sueurs froides et devrons prendre le local du petit aérodrome de Sollières (où Michel s'est vaché il y a quelques années), car nous y ratons une pompe et tombons dans les basses couches. Un éboulis ensoleillé sur les flancs du Montfroid, que nous devons astiquer un bon moment, nous sauvera de la vache.

Merci à cette pompe qui nous permet de passer le Col d'Etache sur les chaussettes, couper court par l'Italie en survolant Bardonecchia, nous mettre enfin en sécurité dans le briançonnais (nous avons repassé tous les grands cols) et rentrer tranquilles par le "Parcours du Combattant", pour atterrir à Saint-Auban après 6.44 heures de vol.
Que retenir de ce vol :
- il n'est pas possible de décrire les émotions vécues devant tant de beauté et de majesté de la montagne,
- si vous n'avez pas encore volé en montagne, il n'est jamais trop tard pour bien faire,
- le vol en montagne est un virus tenace,
- un tel vol est un concentré de bonheur et je remercie Michel de tout cœur,
- vivement l'été prochain, à Saint-Auban.
Commentaires de Michel Van de Steene
La condition nécessaire à un long vol est de trouver des bonnes conditions de vol sur toute la longueur du circuit prévu. C'est rare, pas besoin de chercher loin : en Belgique par beau temps, vous avez souvent par exemple des cumulus sur l'Ardenne et un trou bleu à Temploux, ou des orages qui vous empêchent de passer de Chimay à Saint-Hubert, ou encore un étalement à Verviers ou Florenville qui, malheureusement ont justement été choisis comme points de virage. Il m'est arrivé il y a quelques années en juillet en Finlande de faire 700 km en train (malheureusement pas en planeur !) et d'y voir partout, de 11h du matin à 8h du soir, des cumulus à perte de vue, mais c'est très rare.

Dans les Alpes, il y a une "barrière climatique" qui passe à peu près de Valence à Briançon. Très souvent, (surtout s'il pleut en Belgique), le nord de cette ligne est bouché, alors qu'il fait excellent dans le sud (mais le nord est donc inaccessible). Il est rare que le temps soit homogène sur toutes les Alpes françaises.

Pour aller de Saint-Auban à Chamonix, il faut remonter la Durance jusqu'à sa source au nord de Briançon, puis entrer dans la Maurienne (vallée de l'Arc), et remonter également jusqu'à sa source (près du col de l'Iseran). Cette dernière vallée est souvent difficile à passer, car les basses couches y sont "mortes" : ni brises, ni ascendances, il faut donc rester haut (ce qui est vite dit). Ensuite, il faut encore redescendre l'Isère jusqu'à Bourg-Saint-Maurice et ensuite entrer dans la vallée de l'Arve (Chamonix). Il est comparativement beaucoup plus facile de rester dans la vallée de la Durance : c'est plein d'aérodromes et il n'y a aucun col important à passer.
Chaque vallée a ses conditions de vol particulières. En général, on trouve les meilleurs plafonds, soit à Barcelonnette, soit à Briançon. En revanche, ils sont plus bas aussi bien au nord qu'au sud. De Saint-Auban (les sommets proches sont à 1.700m) à Briançon (le massif des Écrins culmine à 4.100m), tout va bien si, comme d'habitude, le plafond monte avec le relief. Au-delà, cependant, il est rare d'arriver à dépasser les sommets. L'on peut tourner autour du Mont-Blanc (4.800m), mais je pense que son sommet est virtuellement inaccessible en planeur, sauf peut-être en thermiques purs (je n'ai pas essayé !). La base des nuages est toujours plus basse et, en vol dynamique, la pente nord est noyée dans les nuages et l'onde est décalée vers le sud, dans le Val d'Aoste. Lors de notre vol, la base des cumulus était à 3.200m, et nous volions plutôt de 2.700 à 3.000m.

Dans tous ces coins mal pavés, les cols à passer sont aussi très hauts (2500-2800m), donc la marge de manœuvre entre la base des nuages et le col est faible. C'est cela qui, le 30 juillet, nous a obligés, Paul Namur et moi, à nous dérouter au retour sur Albertville. Nous étions en effet trop bas pour rentrer en direct du Mont-Blanc par Val d'Isère. En fait, nous sommes aussi arrivés trop bas au pied du massif de Belledone et, n'ayant pu remonter, nous nous sommes traînés à basse altitude jusqu'à l'aérodrome de Grenoble pour finalement nous y vacher. Toutefois, d'Albertville à Grenoble, le fond de vallée est tout plat, et les champs vachables sont nombreux, alors que de Bourg-Saint-Maurice à Val d'Isère, il n'y a strictement rien pour se poser.