Dans l'onde à Issoire à 9.400 mètres
Or donc, en cette année pourrie 1987, trois pionniers (à savoir Roger Honnay, Guy Berwart et moi-même) étions partis à Sisteron essayer de terminer l'année en beauté et de voler en hiver pour la première fois dans l'histoire du club.
Peine perdue sur le plan vélivole : temps superbe presque tout le temps, mais pas un pet d'ascendances. Les meilleures plaisanteries sont les plus courtes, et Sisteron est particulièrement peu attractif en hiver. Bref, on capitule les uns après les autres. Guy Berwart me souffle alors l'idée d'aller déposer le planeur à Issoire en prévision du stage de Pâques. Au fond, pourquoi ne pas aller y tenter sa chance ? En route donc pour Issoire.
Arrivé à Issoire, que vois-je ? Le vent s'est levé et le ciel est pavé d'altocumulus lenticulaires. Le planeur monté le lendemain, le 2 janvier 1988, me voilà parti pour un premier essai.
Déjà l'installation dans le planeur change des conditions estivales : bottes et veste fourrées, 2 pulls, gants, bonnet de laine, écharpe, masque à oxygène, le tout assorti d'un départ dans la boue. Enclenchement du barographe, actions vitales, et me voilà parti. Au décollage, pas de problème : le vent est à peu près régulier et dans l'axe (plein sud), 10 à 15 nœuds. Mais dès que l'on monte à 100 mètres !
Pilotes de plaine, ne parlez plus jamais d'un remorquage chahuté avant d'avoir volé en sous-ondulatoire par vent très fort à Issoire : c'est inimaginable ! Vous voyez partir le remorqueur comme un bouchon devant vous, et vous avez juste une seconde pour serrer les dents et les fesses tout en essayant de suivre ; toute la poussière du fond du planeur vous saute à la figure tandis que le vario court sans arrêt d'une butée à l'autre ; le câble de remorquage ferait bien un lasso dans un film western, bref, le pied ! Souvent, une cabriole n'est pas encore finie que la suivante a déjà commencé. A bien réfléchir, la situation est encore pire pour le remorqueur... Entre 1. 100 et 1. 400 m, vous larguez soit dans un rotor, soit déjà dans l'onde.
Pour ce premier essai, je quitte le remorqueur vers 1.200 m sol, juste à l'avant d'un beau nuage de rotor. Vite un regard furtif autour de moi : les plumes et tout ce que je peux voir du planeur m'ont l'air intacts. C'est plus solide qu'on le pense ! Vario : + 3 à + 5, mais le ciel est presque entièrement bouché. Je trouve un trou pour grimper ; horreur, il se referme sur moi ! Il faut sortir les aérofreins en vitesse, percer la couche à l'aveuglette et recommencer plus loin, perpendiculairement au vent, donc toujours à l'avant du rotor.
Après 4 tentatives, chaque fois terminées par une courte descente angoissante à travers la couche nuageuse, la 5ème est la bonne : un trou plus grand et plus stable que les autres et tout à coup, on passe en écoulement laminaire. Voilà l'onde, qui vous porte comme une mer d'huile. Après la corrida du remorquage, c'est le paradis.
L'onde qui vous porte, ce n'est pas le terme exact. En fait, en avant du rotor, elle me soulève à 4 m/sec dans le calme le plus absolu !
Je cherche des repères fixes au sol, constate que le vent souffle plein ouest à au moins 40 nœuds à mon altitude, et je laisse monter.
Le spectacle est magnifique maintenant ; tout autour du trou de fœhn devant lequel je monte, il y a des superbes nuages éclairés par le soleil : des cumulus de rotor et des altocumulus lenticulaires, empilés comme des énormes soucoupes. Je les dépasse l'un après l'autre.
Vers 3.500 m, je passe le masque à oxygène. Ça marche bien, mais ce n'est pas pratique pour tourner la tête. Quant aux réponses à la radio, ça donne à peu près ceci : "ssschchch pfff mgnn blll ssschch pfff ". En cas de message urgent, il vaut mieux soulever le masque ! Jusqu'à 5.000 m, le vario marque + 3 m/sec, puis il faiblit de plus en plus malgré mes recherches de meilleures zones de montée.
Je plafonne à 6.500 m QNH, mais un rapide calcul me montre que j'ai dû faire un point bas vers 1.400 m QNH (1.000 m QFE) et que donc, j'ai mon gain de 5.000m.
Inutile donc d'insister : je descends aux aérofreins jusqu'à 3.000 m environ, pour pouvoir débrancher l'oxygène, puis, après une ballade à l'aise et quelques petites cabrioles que je tairai pudiquement, je rentre doucement pour admirer mon barogramme.
Horreur, il est blanc au-delà de 1 500m. La vis d'appui de la plume était mal réglée... Ça ne fait rien, on essayera de faire mieux la prochaine fois (je ne croyais pas si bien dire !). Je l'ai moralement, mon gain de 5.000 m !
Le lendemain, après la corrida tenant lieu de remorquage, je me trouve sous un ciel presque complètement bouché, avec un taux de montée de 1 m/sec seulement. À nouveau, je me fais prendre quelques instants au-dessus de la couche, si bien que je n'insiste pas et je rentre sous la neige puis la pluie. Match remis.
Le lendemain, lundi 4 janvier 1988, c'est mon dernier jour de vol, et je n'ai pas beaucoup d'espoir, bien qu'il semble, du sol, y avoir de beaux couloirs de fœhn et que j'aie entendu le vent siffler la nuit.
Je suis prêt au décollage à 10 h, mais un remorqueur qui redescend renonce à repartir, tant il a été secoué. Heureusement, un autre pilote accepte de prendre le relais.
Le premier pilote n'a pas menti : à 900 m, le remorqueur part sur la tranche sans que j'arrive à le suivre, et je me retrouve... euh ! ... à côté et au-dessus de lui (je n'ai pas le temps de sortir les aérofreins). Largage d'urgence et retour au terrain.
Je rate un 2ème essai à 11 h : j'ai largué le câble trop bas et n'arrive pas à accrocher.
Ça décourage, bien sûr, mais heureusement pour la suite, les pilotes en piste me poussent à faire un 3ème essai. Comme j'ai remarqué que le barographe fonctionne maintenant et que le planeur tient le coup, je me laisse convaincre.
Après une nouvelle corrida de routine, mais avec les aérofreins à demi sortis à la moindre alerte (on s'habitue à tout !), j'accroche presque tout de suite l'onde, à 1.500 m QNH. Ça grimpe bien, les trous de fœhn sont plus grands et plus stables que l'avant-veille et, en 65 minutes, je me retrouve à 8.100 m, toujours en admirant le paysage mais, cette fois, en prenant des photos.
Je vole à 80-110 km/h indiqués à la verticale de Besse-en-Chandesse, restant fixe par rapport au sol, face au vent d'ouest. Puisque le badin devient pessimiste avec l'altitude, ça signifie donc un vent de 150 km/h au moins à haute altitude.
A 8.000 m, je me trouve dans un brouillard de plus en plus épais (je pense après coup avoir reculé dans un nuage). Il faut donc en rester là, le gain de 5.000 m est de toute façon assuré. On redescend. Après une descente rapide jusqu'à 6.800 m, le ciel est à nouveau dégagé dans toutes les directions, je revois bien mon repère au sol et ça monte à nouveau à 3 m/sec. On ne crache pas sur une telle occasion !
A 9.000 m toutefois, ça givre de partout, le vario faiblit, et j'ai déjà consommé 60 % de ma réserve d'oxygène.
Je retrouve pourtant 2 m/sec au vario et je monte à 9.400 m mais là, franchement, on ne voit plus grand chose : la verrière givrée de plus en plus masque presque totalement le sol. Il me semble aussi que la soupape d'expiration du masque est en train de geler. Bref, il est plus prudent de rentrer (je regrette déjà un peu ma prudence !). Avant de redescendre, et dans l'euphorie du moment, j'annonce mon altitude en clair et sans masque à la radio. La gaffe : en principe, à Issoire, on ne dépasse pas le FL 195 (6.000 m).
Aérofreins grands ouverts, et à la vitesse maximum à laquelle j'ose pousser le planeur, il me faut 15 minutes pour redescendre à 2.500 m, où je peux débrancher l'oxygène et faire le point, car la verrière a dégivré entre-temps. La descente m'a bien conduit à l'endroit prévu, je rentre donc à l'aise et en sécurité, bien que ressemblant assez fort à un paquet de produits surgelés.
Avant d'achever la descente en direction du terrain, un petit coup d'œil au vario : + 5 m/sec ! Si je pouvais garder une petite provision des ascendances gaspillées pour les mois à venir !

Après un retour sans histoire, bien chahuté en dessous de 1.200 (la routine !) et assez calme au ras du sol, le baro est examiné avec anxiété : il n'est pas gelé et m'a donné un superbe barogramme. Résultat des courses : gain de 7.850 m . ABWÂHR ! Le vol n'a duré que 2h30, alors que si je m'étais laissé descendre au taux de chute minimal, la descente seule aurait déjà pris 4h30 !
La conclusion est vite trouvée : qui m'accompagne l'an prochain ?
Michel Van de Steene