L'année passée, Michel Van de Steene nous avait vanté à de nombreuses occasions la beauté des vols effectués en montagne, au départ de St-Auban. Au mois de juillet 92, il nous avait même invité à profiter du Janus en sa compagnie pour effectuer une première approche de "LA MONTAGNE", c'est-à-dire non seulement l'aérologie particulière de la région, mais également le Mont Blanc. A St-Auban, effectuer des vols de 300, 400 km ou plus, retour au terrain garanti, à l'entendre, c'était (presque) de la gnognotte.
Inscrit donc à ce stage de 92, quelle aubaine, j'allais enfin voir ce qu'étaient:
Le " parcours du combattant "...
Gratter le caillou...
Circuiter sur 3-400 km...
Monter en onde à 4000 m et plus... Le pied, quoi.
Eh bien non. Pour arriver à St-Auban, il y avait en cette période grève des transports, autoroutes bloquées, trains en rade dans les gares,..., j'en passe et des meilleures.
Et puis, tous les jours, il a plu ! Orages et cumulo-nimbus. De mémoire de vélivole, on n'avait jamais vu cela dans la région !
Dans un numéro précédent, Michel a raconté tout cela.
Mais je n'ai pas perdu mon temps lors de cette semaine de juillet 92 à St-Auban.
Lors de mes vols avec Michel, j'ai pu entrevoir ce qu'était gratter le caillou : nous avons été jusqu'au " rocher d'Authon ", dont le sommet était dans les nuages. Je voyais le Janus filer perpendiculairement vers une masse rocheuse devant moi, et en moi-même je disais "quand est-ce qu'il va virer, mais quand est-ce qu'il va virer ?"... j'avais l'impression d'être à 20 ou 30 m de la paroi. Je m'aperçus de mon erreur d'appréciation lorsque devant moi apparut un autre planeur entre nous et la paroi, planeur tout petit, petit. Nous étions encore loin des cailloux d'Authon, 200 à 300 m peut-être, mais impressionnant tout de même, surtout la première fois.
Bref, trois jours à se promener en local de St-Auban, à maximum 40 km du terrain, à faible altitude, Michel se payant même le luxe de rentrer sur les chaussettes ...
A vrai dire, à l'époque, je trouvais cela pas si mal que cela, moi qui suis plus habitué à tourner autour de Temploux qu'à partir en campagne quoiqu'il arrive.
Et surtout, j'ai apprécié, l'ambiance du centre de vol à voile de St-Auban.
Briefing tous les matins avec météo, décorticage des vols de la veille, mesures de sécurité, ... une ambiance chouette et studieuse, où il n'y a pas de " dikke nek ", mais des instructeurs au service des pilotes en stage, chevronnés ou non.
Lorsque Michel m'a abandonné à mon triste sort, c'est-à-dire lorsque le candidat suivant aux vols de montagne en Janus est arrivé, j'ai pratiqué ce qui depuis est appelé du PLANEUR-STOP.
C'est-à-dire que je me suis mis au bord de la piste, et chaque jour, j'ai pris un moniteur du coin et un planeur.
Bilan : un premier vol en DG500 avec vrille. Planeur incroyable: on a dû s'y reprendre à 3 fois pour lui faire amorcer une vrille, il ne voulait pas ! A chaque fois il se rétablissait de lui-même.
Un premier vol en K13 sur lequel j'ai été lâché pour l'occasion, avec un superbe vol St-Auban - Vinon - Sisteron.
Un deuxième vol en K13 ou j'ai découvert que le sous-ondulatoire, en plus du chahut que cela peut procurer, cela permet également de monter ...
Enfin et surtout, un vol de voltige avec Daniel Serres: ... superbe.
Entre 1200 m et 200 m il enchaîne 16 figures de voltige différentes, en DG500. On encaisse de +5 à -3 G! On croit rêver ! Ne me demandez pas d'énumérer les figures enchaînées, je me rappelle entre autres looping dans les deux sens, tonneaux, spirales la tête en bas, ...
Bref, une semaine positive pour moi, mais disons-le franchement: de vol de montagne, en fonction de tout ce que l'on m'avait susurré par le passé, ce n'était pas vraiment ça.
Avril 1993, je m'inscris pour une semaine de stage au Centre de Haut Niveau.
Donc, gonflé à bloc par ma première expérience, j'arrive pour voler avec des "sportifs de haut niveau".
Lundi -5 avril 1993.
Accueil, briefing, temps superbe.
L'après-midi, je m'installe aux commandes d'un ASH25. Je suis tellement impatient de voler que j'en oublie une règle élémentaire: je suis mal assis. Le remorquage commence à peine que je n'arrive plus aux commandes ! Mon bras droit s'allonge d'au moins 20 cm! Mais je me cramponne. Mes pieds: pareils! Entre le moment ou je me suis assis dans ce bolide, et le moment où il s'est mis en marche, en remorquage, il me semble que j'ai rétréci de 20 cm.
Ce n'est pas possible !
Et le moniteur qui n'arrête pas de me prodiguer ses conseils.
Et les volets de courbures avec lesquels je joue pour le première fois tout seul. Et ce planeur qu'il faut décoller.
On largue. Cap sur Les Mées - ce sont les montagnes qui bordent au sud-est du terrain. On y va allègrement à 130 km/h, perpendiculairement.
Et ça descend, ça descend, ... CA MONTE! et fort. Hop, manche à gauche, palonniers idem, je veux virer.
Derrière moi: "qu'est-ce que tu fais, continue tout droit".
Mais la montagne...
"Continue tout droit, cela ne monte pas encore assez fort, et tu es trop loin"
Enfin, je peux virer.
Pour moi, c'est fou ce que l'on est près des Mées; je vois le bout de l'aile à droite qui rase les arbres.
Derrière moi : "serre de plus près". Mais je suis contre ? " Serre de plus près et regarde devant toi, et remets ton aile horizontale". De plus près, mais je suis contre que je me dis. Et regarder devant moi, rien à faire, il me faudra trois jours avant de me débarrasser de cette impression incroyable qui est : je vais toucher quelque chose avec le bout de l'aile. C'est que c'est grand, une grande plume !
C'est impressionnant. Gratter le caillou, c'est vraiment gratter le caillou. Et lorsqu'on dépasse les crêtes soit pour virer et spiraler avant de repartir, soit pour profiter des ascendances au dessus de ces crêtes et les longer pour monter un maximum, on démarre la manoeuvre parfois à quelques mètres à peine des arbres.
Et dans une grande plume, ... c'est très impressionnant.
Premier vol de 2 heures, je laisse la place au suivant.
Mardi
On remet cela en DG500.
Je me strappe beaucoup mieux, après les crampes de la veille, et puis je connais déjà ce planeur.
C'est parti mon kiki : les Mées, on grimpe à vitesse folle - pour moi -, puis cap sur La Colette, la Tôle Ondulée, La Vaumase , le rocher d'Authon, et chaque fois, on est un peu plus près des crêtes, et on vole un peu plus haut en altitude.
Je suis émerveillé, je vole sur la tranche (ou presque) à ... quelques mètres ou à peine plus des arbres. Je devine les nervures des feuilles (allons Sky, n'exagère pas) et en même temps je me dis que jamais je n'oserai voler seul dans cet environnement superbe, et hostile. Avez-vous déjà pensé atterrir en terrain rocailleux ? J'en ai littéralement le tournis. Je plane.
On file vers la montagne de Lure, dont on dépasse allègrement le sommet (1826m), puis on retraverse la vallée, un petit tour au-dessus du terrain de Sisteron et re-cap vers Gache, le Trainon, Authon, Auribeau. Bref, on passe en revue tous les rochers du coin.
Puis le sous-ondulatoire, l'onde et 4000 m d'altitude.
A 4200 m, je décide en accord avec le moniteur de sortir les aérofreins et de recommencer.
A 1200 m, (le terrain de St-Auban est à 460 m QNH), rebelotte.
La Colette, je gratte le caillou, puis la Vaumase, Authon, .... le sous-ondulatoire et de nouveau 4200 m, j'en ris encore.
Et toujours, le moniteur derrière moi qui me questionne : position ? En local de quel terrain on est ? tu reconnais le(s) champ(s) vachable(s) sur ta carte ? ... 5 heures de vol, le planeur n'est pas équipé oxygène, alors seulement 4 200 m d'altitude.
Mercredi
En ASH25.
Briefing le matin. DATEX c'est-à-dire manoeuvres aériennes militaires sur toute l'Europe. Nous avons un "jardin" dans lequel nous pouvons voler, qui va de la vallée de la Bléone - côté tôle ondulée... - au "Parcours du Combattant" vers l'est, jusqu'au Lac de Serre-Ponçon, la vallée de la Durance, côté ouest. Le reste nous est interdit, c'est-à-dire entre autres Les Mées, le sommet de Lure, ...
Nous avons une pensée émue pour le CEVV qui est bloqué au sol à Issoire.
Je vole en ASH25 avec Yannick que je ne quitterai plus pendant trois jours. J'ai retenu la leçon du premier vol ASH25 et prends le temps de m'installer confortablement.
Remorquage très court, on file droit sur les pilônes et La Colette, puis la Vaumase où nous survolons presque tout le monde en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Puis Authon, Auribeau, où nous accrochons le sous-ondulatoire, nous voici dans l'onde et le lac de Serre Ponçon.
Je suis aux commandes, Yannick me prodigue ses conseils, et n'arrêtera pas de me questionner pendant trois jours sur - ma position - en local de quel terrain ou de quel champ vachable je suis -.
On appelle Yannick à la radio pour lui demander comment cela grimpe.
+ 8,4m intégré au vario pour la première heure de vol.
Pendant tout l'après-midi, je vais contempler sous toutes les coutures les dénivellations et versants de toutes les montagnes entre St-Auban et le lac de Serre-Ponçon.
Et comme la veille, dès 4 000 m et des poussières, je jouerai des aérofreins pour continuer mon apprentissage:
On gratte le caillou, en parallèle à la paroi, et on repère l'endroit où l'ascension est la plus forte pour effectuer son virage, vers l'extérieur, en ascendance max, un cran de volets une fois le virage amorcé, priorité aile droite le long de la paroi, planeurs en vue à dénombrer, ...
Une fois dépassé le sommet de la crête, on peut soit spiraler sans se laisser déporter, derrière celle-ci, car si cela monte à + 5, quelques mètres plus loin on se ramasse la même chose ou pire, mais en négatif, et alors : bonjour les dégâts.
Car s'il n'y a pas de champs vachables dans le coin, c'est la casse assurée, ... ou presque. Il faut (ou il suffit) de se reprendre sur la montagne suivante, mais c'est pas nécessairement évident. Et il y a des coins où cela ne marche de toutes façons pas, Yannick prend la peine de me les expliquer au fur et à mesure de notre passage à leur proximité.
Puis le thermique, le sous-ondulatoire, ... et l'onde.
Le soir, je suis vanné. Et j'ai le tournis de la montagne. De plus j'ai une méchante toux. Je verrai le médecin du Centre le jeudi matin. Et je décide de "décompresser".
Jeudi
En Nimbus 3.
L'après-midi, je m'installe aux commandes du Nimbus. Je suis plus calme que les trois jours précédents. Je n'ouvrirai plus les aérofreins pour redescendre. Je m'installe et trouve le cockpit du planeur plus proche de l'environnement familier des planeurs plastiques que je connais déjà.
Journée presque identique aux trois précédentes. Je commence à me dire en moi-même que je finirai bien par me débrouiller tout seul si je le devais. Je commence à me préparer mentalement à la pensée de voler en solo dans la région. Ce qui me rassure, c'est entre autres le suivi constant par radio des autres pilotes de planeurs par les moniteurs : toutes les 20 minutes environ, ils sont appelés pour donner leur position, altitude, évolution du vario, prévision de leur itinéraire.
S'il y a un problème, conseils leurs seront donnés de faire ceci ou cela. Par exemple, ceux qui volent au-dessus de la couche, sans visibilité sol suffisante pour redescendre, apprendront qu'à tel endroit, il y a un trou de Foehn. Ou que l'onde est meilleure là...
Et les solos débutant en montagne restent localisés local St-Auban et local Sisteron.
Un pilote faisant sa première expérience de vol en solo en montagne s'est vu conseiller par radio de se poser à Sisteron plutôt que de chercher à tout prix à reprendre de l'altitude quitte à se casser la figure! Une fois posé, il s'est fait remettre en l'air par un remorqueur de l'aérodrome de Sisteron, et a continué sa journée.
C'est aussi cela le vol à voile: par exemple faire des vols extraordinaires, dans toutes les circonstances, avec les conditions de sécurité maximales, en toute décontraction, en atterrissant en toute sécurité là où les conditions d'atterrissage sont les meilleures, pour continuer à voler encore souvent et souvent.
Vendredi
En ASH25.
Au loin, le Mont Blanc.
Partis à 14h, nous faisons le plein d'altitude, c'est-à-dire 4 200 m en onde. Après en avoir discuté avec Yannick, nous décidons de voyager.
Le lac de Serre-Ponçon, puis nous dépassons Briançon, et survolons le col du Galibier.
C'est tout simplement fantastique. Les glaciers éternels, en dessous de moi. Partout où je me tourne, sous la couche, les Alpes comme je n'ai jamais pu en rêver.
Je me souviens d'une photo remarquable de ma jeunesse, prise en Suisse, lors d'un concours de ballon à hydrogène. A l'époque ou il vivait encore, mon père, pilote de ballons à gaz, avait participé à un concours quelque part dans les Alpes suisses, et une photo avait été prise des quelques ballons qui se promenaient dans ces montagnes. Il avait atterri en Italie.
Pratique pour le dépannage
Et aujourd'hui, quelle que soit l'inclinaison du planeur, j'avais en dessous de moi les neiges éternelles. Et l'Italie à une encâblure. Et là bas, sortant de la couche, nous narguant presque, le Mont Blanc.
Nous avions fait la moitié du chemin pour le tourner.
Panorama inoubliable.
Cap à l'ouest. Vitesse de croisière de près de 200 km heure. Le temps de retourner ma carte, je ne sais plus ou je suis. Je fais un tour sur moi-même et j'ai l'impression d'avoir traversé toute la France - enfin presque. Les glaciers sont loin, mais loin. L'altitude, la vitesse, et je me rends compte que je ne tourne pas assez vite les plis de ma carte routière. Nous sommes à Luc en Diois, à proximité de Die célèbre pour sa Clairette de Die, excellente boisson s'il en est, pétillante comme ce vol.
Puis Cap sur le lac du barrage de Ste-Croix, vallée du Verdon, et gentiment retour au terrain, non sans avoir survolé une fois de plus la Tôle ondulée, La Colette, ....
Mon plus beau vol.
5 heures, 4 200 m et le Mont Blanc au loin, + ou - 400 km.
Merci aux trois moniteurs (et aux autres également) qui m'ont dégrossi pour de futurs vols solo en montagne.
Merci à Michel de m'avoir inoculé le virus de la montagne, l'année passée.
J'y retourne encore cette année.
Coût d'une semaine, logement , transports, assurances, heures de vols,...
environ 30 000 BEF.
SKY – mai 1993