Petite étude sociologique des différences de comportement entre circuiteurs et voltigeurs.
Le voltigeur se présente, superbe dans son bel habit de lumière. Il a le regard lointain. Il est loin déjà le temps où, alors qu'il s'essayait aux mêmes activités que ces petits branleurs de circuiteurs, les stratégies de rentrée au terrain lui échappaient. L'un fait comme ceci, l'autre fait comme cela. Lui rentre de circuit sur une remorque. Pas pour lui cette activité triste et solitaire, emberlificoté dans ses cartes.
Le voltigeur se prépare mentalement. Il se concentre. Il sait que la foule attend que le taureau encorne le torero et que le voltigeur se pète la gueule. La foule veut du sang et de l'émotion. Le voltigeur s'apprête à lui donner de l'émotion.
D'un geste parfait, il sort deux tickets de remorquage de sa poche, les tend négligemment au planchiste, sans rien dire, accordant simplement un "merci, mon brave" au bienheureux qui a la chance de contribuer à un tel événement. Pas besoin de mentionner son nom au planchiste. Le voltigeur est connu. Pas besoin de mentionner l'immatriculation du planeur. Le voltigeur a sa monture désignée. Le voltigeur se prépare mentalement, endosse son parachute, se sangle dans le planeur. Le remorqueur se présente.
Le spectacle peut commencer. La lutte sera brève, mais le voltigeur sera vainqueur, à nouveau. Le voltigeur a suffisamment de sang froid pour recevoir les commentaires de la foule. "Un peu patatoïde, ton loop", lui dit untel, qui mentionne encore les ½ heures quand on lui demande combien d'heures solo il a à son actif. "Pas tout à fait dans l'axe, ton tonneau", lui dit un autre, qui ne mentionne que les centaines d'heures entières quand on lui demande combien d'heures solo il a à son actif, mais qui n'ose jamais faire une abattée ni un virage incliné à + de 45 degrés.
Dur métier que celui de voltigeur. Métier solitaire, mais qui donne du bonheur à la Foule.
Le circuiteur est un petit voyou. Il arrive à 6 heures du matin, monte sa machine en piste à 6h 05 (le circuiteur possède souvent son planeur). De cette façon, il évite cet emmerdeur de chef de piste et il partira en premier.
Quand la météo est mauvaise (Vz inférieures à 4 m/s), le circuiteur se cache au bar jusque 14h, attendant que cela s'améliore, son planeur gênant au passage les évolutions des autres planeurs sur la piste.
C'est quand "cela donne" que le circuiteur montre sa vraie force de caractère. Il marche carrément sur les pieds de son collègue circuiteur qui a mis son planeur en piste à 5h55 ainsi que sur ceux de 7 élèves qui ont sorti tous les Ka-7 à 5h45 pour avoir une chance de voler au moins une fois. Le circuiteur est un circuiteur, donc le circuiteur DOIT partir en premier. Et le minable qui voudrait bien faire ses 5 heures et qui a besoin de toutes les heures d'ensoleillement disponibles n'a qu'à aller se faire voir.
Le circuiteur rentre alors dans une agitation frénétique. Une lutte de Titans entre, d'une part, le circuiteur, et, d'autre part, sa carte, son GPS et son logger qui se liguent tous contre lui. Hélas, le circuiteur ne peut rien contre la technologie et les éléments réunis. Le plus souvent, il prépare sa première branche sur Beauraing et oublie dans son logger les coordonnées du dernier circuit qu'il a loupé l'été dernier, en France.
Quand le circuiteur abandonne la lutte (on dit que le circuiteur a fini de préparer son vol), il demande à un valet de l'aider à pousser son planeur en tête de file. Le circuiteur sait se faire détester. Ensuite, le circuiteur trace quelques incantations sur une feuille, fait photographier cette feuille contre son planeur, pour chasser les mauvais esprits. Le circuiteur se fait alors remorquer. On dit à ce moment que le circuiteur part en circuit. 35 minutes plus tard, le circuiteur s'annonce en intégration de fin de branche vent arrière, à 85 mètres sol, après avoir tournoyé comme un grand aigle dans un ciel sans nuage et sans ascendances.
Après l'atterrissage, le circuiteur vient narrer ses exploits aux petits jeunes avides de conseils. "Tetcheu, je me suis rattrapé à 120 mètres sol au-dessus de la carrière", et de montrer un gribouillis indescriptible sur l'écran de son GPS. Au fur et à mesure du reste de la journée, les auditeurs étant de moins en moins intéressés par le récit de son exploit solitaire, le circuiteur n'aura d'autre issue que d'abaisser l'altitude de son "point bas", au point qu'il finit par avoir carrément spiralé dans la carrière. Le circuiteur abandonnera alors la feuille d'incantations à l'arrière de son planeur, où elle rejoint les feuilles des 13 autres circuits précédents.
Jean-Claude Englebert